La cartographie fait partie des outils privilégiés des architectes-paysagistes ; elle permet de synthétiser en une seule image les singularités d’un territoire, d’en faire émerger le paysage. Empruntée au monde de la géographie, la carte en tant qu’objet scientifique est détournée par les artistes qui expérimentent ses multiples possibles. Entre ces deux pratiques, les paysagistes en réinventent les codes et les usages, dans un but à la fois analytique, prospectif et pédagogique.

Ce vingtième numéro de la revue des Carnets du Paysage, édité par Actes Sud et l’École Nationale Supérieure du Paysage de Versailles, est une compilation d’écrits théoriques et de productions contemporaines, témoins d’une remise en jeu des fondements et des finalités de la cartographie, à travers les diverses utilisations qu’en font les scientifiques, les artistes et les paysagistes.

Une série d’articles accompagnée d’une très belle iconographie plonge le lecteur dans le monde de la carte en revenant premièrement sur ses concepts et son histoire (Jean-Marc Besse, Nicolas Verdier), nous permettant de saisir les évolutions de cet outil et ses enjeux actuels. Des exemples d’usage scientifique sont ensuite abordés par le biais de la géographie et de l’urbanisme (Laurent Defrance, Laurence Robert, Agnès Baltzer, Serge Cassen, Emmanuel Cerise). La parole est également donnée aux artistes (Muriel Moreau, Mathias Poisson, Dan Belasco Rogers, Christian Nold, Esther Polak) ainsi qu’aux paysagistes (Alain Freytet, Laurence Cremel, Jacques Sgard, Ingrid Saumur).

C’est effectivement un regard interdisciplinaire que propose ce nouveau numéro des Carnets du Paysage, croisant comme à son habitude des écrits provenant d’horizons très divers. Contrairement à d’autres ouvrages existants sur la cartographie, ce n’est ni un précis technique, ni une recherche théorique, mais un témoignage de la production cartographique contemporaine, que l’on découvre étonnamment riche et bigarrée.


La carte est un projet

D’où vient cet intérêt pour la cartographie ? Comme le disait Ptolémée, "la carte nous montre des choses que nous ne pouvons pas voir" : elle offre d’un regard le monde dans son étendue, mais également, comme nous le verrons plus tard, dans son épaisseur physique et abstraite. Quels sont les nouveaux enjeux autour de ce thème ? Les Carnets du Paysage en dressent le portrait.

Nous assistons actuellement à une multiplication des technologies cartographiques (Système Informatique Géolocalisé, Global Positionning System…) et à une certaine démocratisation de leurs usages via Google Map, Mappy, Géoportail ou Open Streetmap. C’est aujourd’hui un jeu d’enfant, notamment grâce aux smartphones et autres GPS embarqués, de localiser sa position dans l’espace, de définir un itinéraire et, comme le propose Facebook depuis peu, de rendre public aux yeux du monde ses moindres déplacements. Quel serait alors ce futur où chacun serait à la fois sur la Terre et sur la carte ?

Michel Foucault écrivait : "Notre époque est celle de l’espace". Cette remarque, comme le souligne Jean-Marc Besse en éditorial du numéro, fait figure aujourd’hui de prémonition. Il note que les thématiques liées à la “ globalisation des activités économiques, […] la prise de conscience du caractère planétaire des transformations environnementales, […] l’urbanisation généralisées, […] l’essor des problématiques de la spatialisation dans les sciences sociales […] contribuent à faire de l’espace, de son image et de sa maîtrise, […] un des enjeux majeurs de notre temps". Plus important encore : la question de la représentation cartographique, en tant qu’image d’un territoire, n’est pas un acte objectif mais toujours tendue vers une ou plusieurs intentions : "Toute carte, directement ou indirectement, est affaire et expression de projet". En transformant la vision que l’on porte sur le monde, elle contribue à sa projection mentale et oriente par là même ses transformations futures. L’article d’Emmanuel Cerise sur les différentes représentations de la ville d’Hanoi au cours des époques montre à cet égard comment la conception de l’aménagement urbain se fonde premièrement sur une conception de la ville elle-même. En prenant appui sur les cartes historiques, l’auteur émet l’hypothèse que les différentes strates d’aménagement urbain allaient de pair avec une conception cartographique d’Hanoi omettant ou amplifiant certains de ses aspects, dans un but politique évident.

Certains géographes, comme John Brian Harley il y a une vingtaine d’années, pointaient déjà du doigt la carte comme instrument de pouvoir, "où ce qui se reflète en tout cas est moins le territoire en lui même que l’interprétation qui en est faite par un groupe social ou un groupe d’acteurs, en fonction de leurs représentations, de leurs intérêts et de leurs projets". Cette remise en question de "l’objectivité" de la carte, si elle pose évidemment question d’un point de vue politique, éveille également l’intérêt des artistes et des paysagistes. Car, si la carte est le reflet d’une expression subjective, elle est par là même l’occasion de renouveler le regard porté sur le territoire, d’en repenser sa représentation, et d’inventer de nouveaux positionnements à son égard. C’est cet incroyable foisonnement créatif dont témoigne la revue.


L’épaisseur des cartes

Un premier regroupement d’articles intitulé "hauteur, relief, profondeur" questionne la vision "à plat" de la carte. Par exemple : les cartes reliefs dessinées au XVIIe siècle par les militaires présentant à la fois des éléments en plan (bâti, route, parcelles) et d’autres en vue de profil (bosquets, arbres, cascades, relief). Les premiers répondant à un code de représentation (couleur, symbole) et à une échelle précise, tandis que les seconds sont d’une facture plus réaliste, parfois naturaliste, et en vue de côté. Cette représentation hybride, à la fois en plan et en élévation, a progressivement laissée place aux cartes exclusivement planes, avec symboles et codes couleurs, comme le sont aujourd’hui les cartes IGN. Cette normalisation actuelle de la carte, si elle facilite son usage généralisé, ne traduit cependant plus les singularités des territoires de manière immédiate et sensible.

Pour retrouver la synthèse entre efficacité de la représentation codifiée et immédiateté du dessin naturaliste, les paysagistes mettent à profil un outil contemporain : le bloc diagramme. C’est une représentation en trois dimensions, comme vue d’un avion, d’un territoire. Il utilise à la fois les avantages de la carte et de la coupe, montrant autant les spécificités du sol (plan), que sa topographie et sa structure géologique (coupe). L’intérêt pédagogique est certain. Le bloc diagramme constitue un excellent outil pour communiquer avec les élus et habitants, peu habitués à lire la complexité d’un plan.

Deux autres textes sondent ensuite l’épaisseur des cartes en explorant leur dessous. Au sens propre, premièrement, par la description d’une technique de cartographie sous-marine ; métaphoriquement, ensuite, par le travail de l’artiste Muriel Moreau sur la "cartographie anatomique de la pensée". Ces articles, partant chacun d’un regard singulier, posent une première étape dans l’exploration de la cartographie. Ils montrent la variété de possibles graphiques, et donc d’inventions, pour exprimer la complexité de notre monde physique ou intérieur. Les limites floues de la cartographie laissent alors libre champ à l’exploration, précisément dans ses marges, de nouveaux outils. C’est le sujet de la partie suivante.


“Comment cartographier un monde mobile ?"

Andrea Ulberger repère dans les pratiques artistiques contemporaines les nouvelles possibilités cartographiques offertes par la technologie GPS. Partant des travaux de Dan Belasco Rogers produisant des cartes à partir de l’enregistrement de ses trajets quotidiens, ou encore de Christian Nold qui cartographie les sentiments qui apparaissent lors de l’exploration de différents lieux dans la ville, l’auteur détaille ces pratiques expérimentant les "liens dynamiques et souvent incertains entre individus, déplacement et territoire". Le GPS permet notamment de re-actualiser le principe des "dérives psychogéographiques" de l’Internationale Situationiste dans les années 1960, développant l’idée du “ parcours automatique ”, sans but affiché, autre que le fait même de se déplacer. Ces pratiques questionnent la place de l’homme dans un monde de flux (transport, finance, énergie) comme le montre les réflexions d’Alain Bourdin.

À l’inverse de la précision radicale du GPS, Mathias Poisson revisite la "mémoire" du mouvement. En retrouvant l’imaginaire urbain, entre carte ancienne et dessin vernaculaire, il concentre son travail artistique sur la carte itinéraire. "Que reste-t-il d’une promenade ? Comment un espace perçu en mouvement peut-il être représenté ? Comment un trajet est-il mémorisé ?" La sélection des informations (les souvenirs) produit une vision des villes arpentées où les éléments marquants du paysage urbain sont mis en exergue, l’espace de la carte rendant compte de la hiérarchie et de l’organisation urbaine en tant qu’espace pratiqué et sensible.

Les paysagistes inventent également leur propre outil cartographique, comme la carte radar de Laurence Cremel, qui représente en vision plane les horizons perçus à partir d’un lieu. Les points de repères, les bâtiments emblèmes et tout ce qui émerge du sol, sont ainsi situés dans l’espace, "donnant la profondeur de champ et la matière des éléments qui se trouve dans l’angle de vue". L’utilisation de la carte radar se traduit ensuite dans un projet d’aménagement par un jeu de dévoilement de cette profondeur, des cônes de vues et des éléments qui composent l’horizon.

Ce renouvellement de la manière dont sont fabriquées les cartes propose de nouveaux "usages de la cartographie".


"Toute carte instaure un monde autant qu’elle le révèle"

La dialectique entre carte et terrain, explorée par les artistes précédents, s’affirme comme un va et vient inhérent au travail du paysagiste. Comme le souligne Jacques Sgard : "Le paysage se construit dans la relation entre la carte et le terrain, les deux ne racontant évidemment pas la même chose. Mais c’est justement cet écart qui est porteur du projet".

Faire des cartes, oui mais pour quoi faire ? Pour Ingrid Saumur, la carte est avant tout une invitation au voyage et au récit. Son travail de diplôme (paysagiste DPLG) propose une synthèse entre cartographie géographique et sensibilité artistique le long de la Seine, entre Paris et le Havre. "Carte IGN, de Cassini, d’état-major, de l’île au trésor, toutes ont cette magie, du fait que, dans la limite de leur cadre, elles définissent un ailleurs où l’on ne peut poser le pied. Échappatoire suprême, une carte laisse cours à tous les scénarios possibles". Une carte est une forme d’écriture, c’est pourquoi elle explore toute la vallée par un aller-retour entre carte et récit, sur le mode du voyage. Il y a tout d’abord la vision actuelle, puis la vision passée au travers des récits de voyageurs, et enfin la vision prospective : les paysages de la Seine dans vingt ans. Les cartes du passé s’appuient sur les récits historiques, comme ceux de Thomas Blaikie au XVIIIe siècle. Les mots du texte se transforment sur la carte en formes, en couleurs, en légendes. C’est une transposition orientée car elle s’appuie sur un certain regard : celui de l’explorateur. Chaque carte traduit ainsi une attention et un usage particulier. Le jardinier s’intéresse aux formes agricoles, le voyageur aux curiosités locales, à la gastronomie, le marinier aux points d’ancrages, aux barrages. Ces positions donnent à chaque carte une vie et un aspect différents. Ce sont ces rapports singuliers au territoire qu’Ingrid Saumur tente de capter. Sur le terrain, elle explore, à pied, à vélo, en train, abordant les passants et notant leurs histoires et leur rapport avec le fleuve. "Avec la pointe de mon stylo, je refais le voyage, recolle les morceaux : la carte vient relier mes prises de notes et révèle mes absences qui deviendront des ellipses dans le récit". La dernière étape imagine que de formidables crues annuelles aient modifiées radicalement la manière dont sont pensés les aménagements de la vallée. Chacun des protagonistes précédemment rencontrés sont réinterrogés au sein d’un récit-fiction. C’est encore une fois la carte qui viendra lier tous ces fragments de vie inventée en formant un projet manifeste de la Seine en 2030.


Carte et paysage

Quelles sont finalement les différences cartographiques qui s’instaurent entre les scientifiques, les artistes et les paysagistes ? Comme nous l’avons vu, les géographes se servent de la carte pour mettre en forme un propos analytique territorial, par exemple, une analyse urbaine. La carte est un moyen, un outil. À l’inverse, il semble que chez les artistes, la carte soit, en elle-même, l’objet d’étude. La carte n’est plus un outil servant un propos, elle devient le propos même. Elle devient "un moyen d’investigation plastique et conceptuel, un déclencheur d’imaginaire" comme le souligne Gilles A. Tiberghien.

Entre usage géographique, politique ou artistique, les paysagistes d’aujourd’hui disposent d’un terrain de jeu idéal pour réinventer de nouveaux outils cartographiques au service d’un projet appliqués au territoire. La rigueur scientifique de la carte permettant de situer, de placer dans l’espace, de mesurer et de comparer les étendues. L’expérimentation artistique venant en parallèle transmettre les qualités sensibles et singulières, l’imaginaire et les émotions du paysage.

Par leur richesse, leur étrange complexité synthétique, "les cartes sont une manière de faire des mondes". C’est en tout cas l’impression finale qui se dégage à la lecture de ce numéro des Carnets du Paysage.